| Publié le mardi 25 septembre 2007 | |
A lire sur le site d'ACRIMED.
| Publié le mardi 25 septembre 2007 | |
Alors que l'Assemblée s'apprête à légiférer sur le lobbying, de nombreux élus sont invités dans les loges VIP.
Le rugby est à la mode en ce mois de septembre. Et les députés français nombreux à se presser dans les loges VIP des stades de la Coupe du monde. A Paris comme en province, à l'invitation des plus grandes entreprises: France Télécom, La Poste, TF1... Tous les groupes français s'offrent ainsi d'efficaces opérations de relations publiques. Et ce alors que l'Assemblée s'apprête justement à tenir un débat sur le sujet.
Chaque grande compétition sportive est désormais l'occasion de "resserrer les liens", "d'échanger des informations" ou de "mieux se connaître". Signe des temps: les députés que nous avons interrogés l'avouent facilement: oui, on les invite. Souvent. Un petit cocktail organisé par Visa Europe (les cartes bancaires, ndlr) "en présence de Philippe Sella, ancien capitaine du XV de France" si vous êtes une députée communiste inconnue. Plus si vous êtes un ancien et ministre populaire.
"C'est vrai, on m'a proposé des places, reconnaît Jean Glavany, ancien ministre de l'Agriculture, mais moi, je refuse tout. TF1 m'a proposé des places, France Télécom et d'autres, je ne sais plus."
Inconditionnel du ballon oval, le député socialiste des Hautes-Pyrénées s'est acheté il y a un an un "pack équipe de France" avec des amis supporters.
"Les gens attendent quelque chose de vous"
Qu'ils siègent au Palais Bourbon ou à Strasbourg, les députés sont énormément sollicités. La plupart acceptent sans barguigner ces propositions, qu'ils siègent à droite ou à gauche de l'hémicycle. Avec le raisonnement suivant:
"Je n'ai pas le temps d'y aller, mais si je pouvais, j'aurais accepté, explique Benoît Hamon, député socialiste invité par TF1 pour aller voir le "petit" match Tonga/Etats-Unis. Et je l'aurais déclaré comme avantage en nature, ainsi que le règlement du Parlement européen nous y oblige. Après, il ne faut pas mélanger les genres. En faisant cela, les gens attendent quelque chose de vous, mais vous n'êtes pas obligés de jouer le jeu. Personne n'est dupe. Le problème ce n'est pas d'être invité, c'est de savoir si cela va changer votre comportement politique."
Patrick Beaudouin, député UMP du Val-de-Marne et auteur d'une proposition visant à "établir des règles de transparence concernant les groupes d'intérêt" ne condamne pas non plus ce genre de pratiques:
Même raisonnement chez le député UMP du Vaucluse Thierry Mariani qui, lui, s'est vu proposer une place pour le match Nouvelle-Zélande/Italie à Marseille: "Les loges dans les stades, c'est un moyen comme un autre de faire du lobbying. C'est un moyen d'échanger des choses, c'est pas 10 millions d'euros dans une valise!" D'après les tarifs officiels du stade de France, c'est en fait de 100 000 euros par an pour la loge de dix places à 213 000 euros pour celle de 28 places. Pour juste seize manifestations. Faites le calcul!
Ca fait un cadeau de 625 euros. Avec hôtesses, boissons, maître d'hôtel et petit cadeau souvenir compris. Et il y a 168 loges VIP à Saint-Denis... D'ailleurs, pour le match d'ouverture France-Argentine, l'International Rugby Board et la Fédération Française de Rugby ont invité l'ensemble des participants à la Coupe du monde des parlementaires qui a précédé le Mondial. Soit une centaine de personnes, aux premiers rangs bien sûr.
"En 1998, j'ai assisté à la finale de la Coupe du monde de football grâce à Ricard"
Une invitation à un match de rugby permettait-elle de mieux comprendre les difficultés économiques d'un secteur clef de votre circonscription? Peut-on, après pareil spectacle, refuser un service à des hôtes tellement prévenants? Sera-t-on aussi combatif face à des actions concertées d'influence lors d'un débat à l'Assemblée? "Il y a aussi les invitations dans les musées par exemple, continue Thierry Mariani, les entreprises font des RP avec ça. En 1998, j'ai assisté à la finale de la Coupe du monde de football grâce à Ricard. Je n'ai pas honte." Quelle est la limite acceptable dans les cadeaux? "La limite, c'est à chacun de la trouver. Arrêtons d'être hypocrite ou alors interdisons les loges dans les stades."
Créer un simple registre d'inscription
Depuis la sortie du livre de nos confrères Hélène Constanty et Vincent Nouzille, "Députés sous influences, le vrai pouvoir des lobbies à l'Assemblée nationale" (Fayard) en octobre 2006, les lobbyistes du Palais Bourbon sont soumis à une intense pression. Prenant conscience du vide réglementaire qui entoure le travail des "vendeurs d'influence", les députés ont lancé plusieurs initiatives.
La première tentative de légiférer, soutenue par deux députés UMP, Arlette Grosskost et Patrick Beaudouin, sombre dans l'oubli, étouffée par un calendrier surchargé. Peu ambitieuse, elle prévoyait juste de créer un registre d'inscription pour les lobbyistes ayant un accès permanent à l'Assemblée nationale. Rien sur les cadeaux, les colloques ou les voyages tout frais payés pour "bien cerner une problématique".
En guise de contrôle, les deux députés prônent la transparence. En clair, il s'agirait de déclarer les cadeaux acceptés par les députés, sur une liste accessible au public. Les explications de Patrick Beaudouin:
Tout cela sera débattu dans les prochains mois. Aux propositions des deux députés UMP s'ajoute aujourd'hui le "livre bleu du lobbying" de Jean-Paul Charié. "Organisons et développons le lobbying", attaque d'emblée le député UMP du Loiret, dans une conception très anglo-saxonne et libérale de la vie publique. En une quarantaine de pages, l'élu, par ailleurs "Directeur multimédia de société de presse" comme le précise sa fiche de l'Assemblée, dévoile un argumentaire qui ferait rosir le premier lobbyiste de Bruxelles. Et de conclure que, finalement, "il n’est pas utile de passer par une loi pour réglementer le lobbying".
A gauche, aucune proposition de loi n'a pour l'instant vu le jour.
SOURCE: Rue89.com, 16 septembre 2007.BRUXELLES CORRESPONDANT
Bruxelles compte désormais 15 000 lobbyistes. Le chiffre est avancé par Siim Kallas, commissaire européen chargé des affaires administratives, d'audit, et de fraude. M. Kallas estime que l'activité des lobbies et des 2 600 grands groupes d'intérêt qui disposent de bureaux dans la capitale européenne draine un budget "de 60 à 90 millions d'euros". C'est beaucoup moins qu'à Washington, où les groupes de pression disposent, chaque année, de quelque 2 milliards de dollars, selon l'estimation de Roberta Baskin, directrice de l'ONG Centre for Public Integrity.
Cette Américaine, ancienne journaliste d'investigation, était, vendredi 27 janvier, l'invitée des organisations Alter EU Alliance pour la transparence du lobbying et l'éthique et Journalists@Your service, l'une des associations professionnelles de journalistes qui s'inquiètent de l'influence des groupes de pression sur les médias. "Le quatrième pouvoir a soldé son indépendance pour s'accomplir en instrument de propagande", assène Raoul Jennar, chercheur, membre de l'Unité de recherche, de formation et d'information sur la globalisation (Urfig), dans sa préface à Europe Inc. (Editions Agone), un livre sur le pouvoir des lobbies paru en 2005.
"Bruxelles arrive à la deuxième place des capitales du lobbying, mais en termes d'exposition des décideurs publics à cette activité, que l'on peut mesurer par le ratio lobbyistes/fonctionnaires + élus, la capitale européenne arrive, de loin, en tête", souligne Florence Autret, dans l'introduction d'un séminaire qu'elle consacre au sujet à Sciences Po Paris.
La Commission de Bruxelles, principale cible des bureaux de relations publiques, groupes industriels, représentations, unions professionnelles, cabinets spécialisés et autres groupes de réflexion, compte quelque 26 000 fonctionnaires. Les journalistes, eux, sont un bon millier à disposer d'une accréditation auprès des institutions de l'Union (Commission, Conseil, Parlement). Ils forment un autre "groupe cible" pour les lobbies. Et singulièrement pour certains centres que finance la grande industrie 70 % des lobbyistes travaillent pour elle , toujours prêts à mettre à leur disposition un "expert" à même de résumer en termes simples l'actualité la plus compliquée.
Les hommes d'influence britanniques sont réputés pour décrocher l'information le plus tôt et tenter, ainsi, de peser au mieux sur les décisions. De l'aveu d'un porte-parole de la Commission, ils disposent des meilleurs relais dans la presse : "Ouvrez le Financial Times le mardi, et vous saurez quelles seront, le lendemain, les décisions du collège hebdomadaire des commissaires", ironise ce haut fonctionnaire.
Dans un document publié en novembre 2005, la Chambre de commerce et d'industrie de Paris invitait les entreprises françaises, en retard sur leurs homologues anglo-saxonnes en matière de lobbying européen, à "affiner leurs arguments et démultiplier leurs cibles". Parmi celles-ci, relève la CCIP, les "faiseurs d'opinion, comme la presse". L'auteur plaidait aussi pour une alliance entre "intelligence économique et lobbying".
Daniel Guéguen, fondateur du bureau Clan Public Affairs, estime que les stratégies développées à l'avenir dans le domaine de l'intelligence économique "comporteront probablement le recours à des pratiques de manipulation, de déstabilisation et de désinformation". M. Guéguen est de ceux qui s'affirment partisans d'une réglementation de l'activité des lobbyistes bruxellois. Ou du moins d'une "autorégulation", avec la constitution d'un ordre professionnel.
M. Kallas veut aller plus loin. Il a plaidé, en mars 2005, pour que les lobbyistes soient tenus de révéler leurs commanditaires et leurs sources de financement. La Société des professionnels des affaires européennes a réagi de manière virulente, amenant, semble-t-il, le commissaire à faire un pas de côté. Des organisations européennes de journalistes exigent toutefois que les projets de réforme soient concrétisés et allient la régulation de l'accès à l'information à un meilleur contrôle des lobbies.
Article paru dans l'édition du 29.01.06
SOURCE: Le Monde, 29 janvier 2006.